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Liserde au Mexique #11 - J'ai mangé des vers

Ixmiquilpan, vent.

Tout commence lentement. Je prépare quelques affaires pour aller passer quelques jours chez Puri.


Midi : El Pozo, piscine.

Les hommes travaillent, soulèvent et soulèvent la terre, accompagnés d'un vent formidable. Dans la boutique, Lazaro, un jeune gars, me raconte péniblement sa première traversée de la frontière à six ans. Il s’est retrouvé tout seul près du fleuve. Il parle très bas, semble souffrir à chaque mot. Je ne sais plus quoi lui dire. Sa gène m’envahit.


J’aimerais qu’il se passe quelque chose et précisément il ne se passe rien. Je fais un effort pour ne rien attendre, Puri arrive. Je laisse mon sac à l'accueil. Je lui demande où se trouve l'homme qui fait l’Apache dans la caminata. Il est par là, va voir ces hommes qui soulèvent la terre et demande-leur où est Mariano. J’y vais. Je prends mes couilles à deux mains, je traverse la foule masculine, demande. Ils hèlent Mariano, très fort. On m'observe m'approcher de lui, j’aurais voulu être moins visible. Je lui serre la main. Tu fais un film ?. Oui, et j’aimerais bien discuter un peu avec vous. Bien sûr, quand tu veux... Je me déguiserai pour toi, qu’est-ce que tu en penses ? On ira à l’endroit où je fais l’Apache. Sourires exagérés. Euh… dimanche? Dimanche c’est parfait. 9h ici ? Oui, oui. Trop beau pour être vrai. Je croise José. Je t’accompagne quelque part? Allez.


Direction Gran Canyon. Dans le pick-up, José m’engueule parce que je ne l’appelle jamais, et parle sans s'arrêter, du temps et du travail. Il me dépose.


Ici, le vent souffle encore plus fort, mais il n'y a pas de terre. Je me promène près de la rivière, je décide de ne rien attendre, encore, alors je m'endors. Quand je me réveille, Nacho est près de moi. J'en profite pour lui demander s’il veut bien raconter des choses à la caméra. Le vent pourrit le son. Il décrit sa première traversée, timidement. Lorsque je le regarde dans les yeux, il ne trouve pas ses mots. Je lui demande de décrire la caminata. Il se détend. J’éteins la caméra, je dirige le récit vers ses souvenirs, les détails lui reviennent, je filme à nouveau, sans le prévenir, sans le regarder dans les yeux. Les siens s’en vont loin. A 15 ans, il s’est retrouvé abandonné dans le désert, sans boussole, pillé par les cholos, la peur au ventre. Un souvenir qu’il n’aime pas se remémorer. Dans ces cinq petites minutes de récit, je sens qu’il me livre une chose précieuse. C’est dur ce que je lui demande, je m’en rends compte seulement maintenant. C’est la première fois que je sens une responsabilité. Je n’arrive pas bien à l’expliquer, ce sentiment. Je me sens responsable de sa parole.


16h30 : Nacho m’accompagne à la piscine où j'attends Puri.

Son mari nous dépose chez eux où attendent sa petite fille, sa sœur, les deux fillettes de sa sœur. Grande maison pas finie, presque vide. On me sert à manger. Un truc qui m’enflamme la bouche. Puri est gênée, moi aussi. Elle m'installe dans une chambre au rez-de-chaussée avec un lit en ferraille où un dessin de Jésus me regarde, brebis entre les bras. J’ai l’impression de dormir dans une boite à sucre.


La nuit tombe sur El Pozo.

Laura, une copine de Puri, arrive avec ses deux extraordinaires fils, Xanaté et Jesus. Vifs, drôles, curieux, ils me demandent de leur apprendre des mots en français. Un vent frai. Laura est du village d’à côté, et travaille au développement touristique de la région. Elle doit nous emmener manger la spécialité de la saison: los chimoles. Des petits vers sabrooosos qui sortent des cactus en mars. C’est un plat rare et cher. C’est maintenant où jamais me dit-elle, dans cinq jours ils se transformeront en papillon. Je tourne de l’œil, elle rit et me dit que je n’aurai qu’à fermer les yeux.


(J’apprendrai plus tard, trop tard, que Laura est la femme de Poncho et qu’elle est à l’origine de la caminata)


20h: On part en voiture dans un village voisin.

Le repas est organisé par la coopérative paysanne, dans un hangar rempli de maïs. Je suis déjà installée, m’efforçant de sourire, à cette immense tablée entourée d’indigènes édentés qui m'observent lourdement, table sous laquelle il n’y a rien, pas même un chien pour manger mes restes (ou mon vomi). Jamais je ne serai une de ces reporters gustatifs, qui partent gouter ce que le monde offre de saveurs. En entrée, on nous sert des empanadas d'épinards et chimoles frits. Je les mange. Puri me décrit, en détail, la façon dont les vers sortent du cactus. Les gens ne me regardent plus. J’ai passé la première étape avec succès. Mais la deuxième est toujours plus dure. Tout le monde exulte. Nous voilà prêts à déguster une soupe de vers. Blancs et gras, ils flottent dans le liquide orange. Paniquée, je fais semblant de manger tranquillement. Je serai la seule à laisser mon plat. Mon voisin : No te gusta ? Aïe. "Si, c'est délicieux mais vraiment j'ai trop mangé aujourd'hui". Le bébé de Puri, à ce moment, entend mes appels et se met à pleurer. Il faut rentrer. Je bénis les enfants.

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