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Liserde au Mexique #15 - American dream

Dernière nuit à El Pozo.

Je me réveille mélancolique, regrettant déjà les bruits de ferraille de cette boite à sucre qui me sert de lit. Douche gelée sous la chaussette Adidas, savonnette râpeuse, dindons fuyants, forêts d'agaves, tortillas bleues, la routine. Je prépare mon sac en me demandant ce que j'ai découvert ici.

10h. Eglise d’El Pozo.

J’attends bien longtemps Jacinto qui finit par arriver. Dès que j'allume ma caméra, je ne vois que ses yeux bordés de laine. Il me guide dans la montagne, sur le chemin de la caminata, parle beaucoup, les mots habituels, évite soigneusement de répondre quand je lui demande de me raconter une légende de El Pozo. Ils ne veulent rien donner qui leur appartienne véritablement. Ce qui est à eux ne sort pas de ce village. A moins qu'il ne connaisse, en fait, aucune légende. Au bout d'une heure, il s'en va.

La piscine est vide, les touristes sont repartis vers la ville. Dans sa boutique, Martinita me parle encore du délégué, la main sur la bouche. Je l’ai vu hier soir, il m’a dit qu’il ne voulait plus me voir, il sort avec quelqu’un d’autre… il m’a dit qu’il tenait à moi mais que c’est arrivé sans qu’il s’y attende… Je suis triste, si tu savais… oh la la je parle trop, hein ? Mais je suis si triste...

Dehors, les hommes travaillent. Le trottoir blanc à la mode de Las Vegas commence à prendre forme, incongru dans ce décor de terre. Je rejoins Puri dans sa cabine d’accueil touristique. José, pimpant, malicieux, rasé de près, entre. Je lui demande quand est-ce qu’il va enfin m’accorder une entrevue. Il me fait du chantage : Je t’accompagne à Ixmiquilpan tout à l’heure, là tu pourras me filmer. Il aime que je l’attende, et se fait donc attendre, plusieurs heures.

Je croise Lupita. Elle me rassure : les trois premiers mois de son boulot, elle se désespérait aussi de ce discours pour touristes. Elle n’en pouvait plus non plus du poulet.


Je prends le temps de dire au revoir aux gens autour de moi. Après moult clins d’œil, José se décide. J'entre dans son pick-up sous les rires et les vannes des hommes stationnés là.


On s'éloigne sur la route. Je dis doucement au revoir au village, je reviendrai bientôt, quand j'aurai les financements, filmer, avec une équipe, ceux qui auront pris la relève. J'interroge José, il me parle du rêve américain que je croyais désuet.


Bien sûr que le rêve américain existe! Chez tout le monde, depuis notre enfance. Il existera tant qu'on sera dans la misère. Pourquoi on n’aurait pas droit à ce confort-là, nous aussi ?


Il déclare très franchement qu'il n'a rien à faire ici. Chez lui, c'est Las Vegas. Il se contredit beaucoup. Aujourd'hui, sa famille ne lui manque pas.


Arrivés à Ixmiquilpan, il m’invite à boire un soda, me demande si je le trouve gros, me dit qu’il aimerait ressembler à un Nord-américain. En riant, il affirme qu'il garde ses lunettes sur le nez pour cacher ses yeux bleus... Puis il recommence à me parler de son amie Américaine, Melissa. Je ne réagis pas. Soudain, sommet de la séduction, il sort son portable de sa poche et lui laisse un message en anglais (avec accent américain). Salut Melissa, comment tu vas ? Moi je vais très bien, je travaille, je pense souvent à toi, allez, passe une bonne semaine! Je me mords les lèvres. Facile d'esquiver ces dragues alambiquées. Ensuite il me raccompagne chez Lupita, qui l’invite à entrer.


Assis dans le canapé, figé, chapeau fixé, il répond à Lupita et sa soeur. Je les sens au bord du fou rire. Après son départ, elles me taquinent : Tu vas à El Pozo pour draguer ! Lors de ses enquêtes, Lupita a rencontré José en famille à Las Vegas. Elle s’étonne de la différence entre l’homme qu’elle voit là et le père de famille qu’elle a rencontré là-bas. Elle explique que José n’est pas seul ici, contrairement à ce qu’il m'a dit. Il vit avec sa sœur et sa mère qui le nourrissent et repassent ses affaires.


Si ça se trouve, tout le monde m'a raconté des salades. Et finalement, je trouve ça presque normal. Si un indigène en chapeau de cow-boy plastifié venait m’interroger sur ma vie quotidienne, mon enfance et mes désirs alors que j’attends le bus, chez moi, à Paris, il est certain que je ne lui répondrais pas sincèrement du premier coup, ni que je l’inviterais à venir chez moi...


Je passe le reste de la journée dans le hamac à manger des fruits. Ma tête est vide.



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