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Liserde au Mexique #18 - Un an plus tard

El Pozo, avril 2011

Le projet a trouvé sa production. Ce "documentaire de création" s'appellera La Línea Invisible. Et me voilà sur le point de le réaliser. Dans quelques jours, je rencontrerai Alex, chef-opérateur, et Aaron, son assistant, à Mexico D.F. Alex m'a été conseillé par un chef opérateur mexicain très réputé. Je ne le connais pas, et si ça se trouve on ne va pas s'entendre. Je vais cohabiter avec deux inconnus sous mes ordres, le temps du tournage... Une folie. Je sais. Surtout pour un premier film, surtout pour une fille de 32 ans ni mère ni épouse dans un pays profondément machiste. Une réalisatrice intelligente aurait emporté avec elle une équipe française, des gens de confiance. Mais ça n'aurait pas fonctionné à El Pozo. Les français sont pudiques, distants, précautionneux, délicats. Trop d'étrangeté pour ce village, trop de murs entre eux et moi. Il fallait que l'équipe soit mexicaine. J'ai peur mais je ne regrette pas ma décision... pour l'instant.


En attendant, Lupita et moi préparons le planning, tissons des liens avec les nouveaux habitants du village, cherchons un logement. Il fait sec, le vent est rude et chaud, la poussière rentre dans les yeux, dans la peau, la bouche, les vêtements. Pas un jour nuageux, pas une nuit sans étoile. Les matins sont frais, les fins de journées délicieuses. Un climat simple, sans détour, loin de ses habitants.


Je retrouve la texture des gens d'ici, aimable, affable, timide et retorse, fuyante. Ils ne disent jamais non. C’est un mot qu’on n’entend pas. Mais s’ils disent "oui", il faut entendre "peut-être", ou "qui sait". S’ils disent "tout de suite" (ahorita), il faut entendre "dans deux heures","demain", ou "jamais". Il ne faut jamais se fier, jamais aller droit au but. Si on a quelque chose à demander, il faut le cacher sous une conversation banale où dominent certains thèmes; la famille, l’argent, la météo. Les rendez-vous sont impossibles, les téléphones ne marchent pas (ou seulement dans un petit espace qu’eux-seuls connaissent), il faut être infiniment patient et ne jamais regarder l’heure. Tout s’attarde. Je suis obligée de me plier à ce mode d’être, de vie et de communication si loin de moi. Car ils me mettent sans cesse à l’épreuve.


Je croyais qu’ils m’attendaient. Lupe me l’avait assuré. Mais il ne faut jamais rien croire. Ou alors en Dieu. Ils font mine de m'avoir oubliée. J’aurais dû m’en douter. Une autre équipe de français devait venir tourner un film il y a une semaine, ils ont annulé au dernier moment, ou plutôt, comme ils disent, ils n’ont plus donné de nouvelles (les traitres). Ils m’ont confondue avec eux, soit disant. Nous avons donc dû expliquer, et expliquer encore qui j’étais et ce que je faisais là. Nous avons dû chercher une maison où dormir, et, en attendant, accepter les invitations des uns sans vexer les autres. Lupe sait qui est le frère, le beau frère, le cousin (car il n’y a que trois famille ici, et ils s’assemblent entre eux), elle sait qui est chrétien, évangéliste ou catholique. Sans elle je n’aurais jamais eu les moyens d’être diplomate, et sans diplomatie, ici, on est foutu.


El Pozo, disons-le, est un trou. Avec ses chèvres, ses ânes et ses bœufs, ses rares paysans (les Hñähñus sont surtout des charpentiers), ses vipères, ses chemins de terre. C’est le Mexique: les poules, les oies, les dindons, les chiens mal nourris animent les paysages désolés, les coyotes hurlent à la tombée de la nuit, les aigles gouvernent le ciel, la cumbia rythme les moindres recoins, les flics ne paient jamais rien.


C’est un village touristique, un parc, une piscine, un canyon qu’on a baptisé Grand Canyon à cause de l’autre en Arizona, qui ne lui ressemble pas. Toute activité touristique est qualifiée d’extrême: escalade extrême, tyrolienne extrême, caminata nocturna extrême. On a redécouvert l'artisanat, le folklore, les vêtements traditionnels pour les touristes. On parle la langue Hñähñu. Je sais dire bonjour, merci, bonne soirée, on y va.


C’est un trou bien surveillé. Un conflit territorial, à cause d’une parcelle (qui s’agrandit selon la personne à qui on demande des explications) revendiquée par le village voisin, a fait deux morts en janvier. Par balle. Un type de El Pozo aurait tiré. Aujourd’hui la communauté voisine bloque les routes et empêche les touristes d’arriver à El Pozo. La police fait des rondes sur les chemins, masquée, debout avec mitraillette à l’arrière des pick-up.


C’est un village banal. Mais on s’approche, un peu. Au milieu de rien, surgissent des maisons tout droit venues de Californie. Certains édifices, inachevés bien sûr, sont même des copies conformes de certains casinos de Las Vegas. On s’approche encore. Dans les garages, entre les montagnes de maïs, les dindons et le bordel surgissent des pick-up immatriculés Nevada, Florida... On rentre. Parfois le plafond s’écroule un peu, et dans les creux scintillent les cafards, énormes, luisants, nonchalants. Mais à côté, la fenêtre est importée de Phoenix, avec des vitraux et des bordures plaquées or. C’est le beau frère qui l’a offerte l’an dernier, quand il est revenu. On a fait une fête pour lui. Cette année, il n’a pas pu rentrer chez lui, c’est à dire là-haut, de l’autre côté, où il loue un petit appartement avec toute sa famille. Il s’est fait renvoyer. Il a réessayé. Comme tous ici, il a tenté encore, Dieu dans sa poche, car Dieu ferme les yeux de la border patrol si on a prié suffisamment. Il est resté longtemps près de la ligne, à guetter l’heure, le jour. La prison l’attendait de l’autre côté. Six mois. Et il est rentré au village où sa maison énorme lui ouvrait les bras, et dedans, une femme. Il a vécu un temps avec elle et il l’a renvoyée. Car un beau jour toute sa famille est descendue le rejoindre. Maintenant la maison s’agrandit, on fait d’autres enfants, et on prépare le prochain voyage. C’est ainsi et c’est bien normal.


Dans d’autres maisons, ça sent l’argent, car on en a, plein. C’est le père qui a été coyote (passeur) pendant cinq ans. Le passage, maintenant, coûte 3000 dollars. Il a acheté ce qu'il fallait pour vivre bien, tables en ébène, lits king size bordés de soie et entourés de miroirs, sols lustrés, cuisines suréquipées, climatisation. Mais il reste un peu, quand même, toujours, dans les coins, une trace, un bordel, un manque, quelque chose d’inachevé. Il reste la frèle grand-mère qui ne parle que Hñähñu, qui ne sait que sourire et pencher sa petite tête creusée de rides en tissant sa fibre d'agave, à peine assise pour pas salir, se faisant toute petite au milieu de l’énorme canapé en daim.


Lupita me raconte la vie de chaque personne qu’on croise, des anecdotes, des ragots. Elle me facilite tout. Les gens d’ici diraient que Dieu m’a envoyé un ange.


Après plusieurs promesses non tenues, trois jours à dormir avec les cafards chez Seba, on a fini par trouver. Nous voilà dans la maison du pasteur, gringa, ostentatoire. Je dors dans un lit de princesse, énorme et élevé, drapé de soie. Le pasteur est aux Etaits-Unis. Juste en face, la famille qui nous loge. Evangéliste. Peu de rires, pas d'alcool, pas de cigarette, musique à la gloire de Dieu, façon Céline Dion. Le père, qui est charpentier, plombier, électricien, a décidé de nous mettre des ventilateurs dans chaque chambre. Il y met un point d’honneur. Mais il n’y a pas d’évier, pas de plaque électrique, pas d’eau chaude. C’est trop cher, dit-il.


Le diable, au départ, était un ange.


On a un frigo. Des tomates et des ananas dedans. De l’huile d’olive. On est seules. On boit des bières. On cache les bières qu’on boit. Je fume aussi. Je dois fumer.


Je marche dans ce village depuis une semaine. Je monte à l’arrière des pick-up, j’ai des coups de soleil, on me fait des blagues salaces parce que je ne suis pas mariée, tout le monde me regarde comme si je débarquais de la lune, m’appelle guera, gringa, les enfants rient toujours quand je leur dis bonjour. Mais je m'étais habituée. Je salue, j’écoute, j’attends, j’attends encore, je mange le poulet, les fleurs d'agave, le maïs, je bois les tonnes de soda et de chile qu’on m’offre, je marche encore, tôt le matin, tard le soir, je discute avec Lupe, j’ai des idées de séquence, je prends des douches gelées, je me fais piquer par des fourmis rouges, les moustiques, je regarde les oiseaux, les gens, j’essaye de prendre leur accent mais l’Espagne me trahit, la France ma fait chercher les conjugaisons.


On dit que le soleil empêche de réfléchir, mais je réfléchis tout le temps. Je ne sais toujours pas comment je vais faire ce film. Les gens parlent, mais pas avec moi. Ils parlent à Lupita. En Hñähñu. A moi ils me demandent si j’aime ce village dont ils sont fiers, si je vois à quel point ils travaillent, car le travail c’est la vie, et Dieu est notre guide. Parfois ils me parlent en anglais, juste parce que mon accent espagnol paraît lointain. Le lointain, c’est l’anglais. C’est chez eux aussi, là-haut.


J’ai l’impression que ça fait un mois que je suis là.

Hier, comme tous les lundi à la délégation, avait lieue la réunion extraordinaire des hommes qui accomplissent leur devoir envers la communauté. Ces hommes, pour la plupart, vivent aux Etats-Unis et ont une maison ici. Ils sont venus, comme la loi les y oblige, travailler pendant un an dans le village, gratuitement. Le délégué du village nous a proposé, à Lupita et moi-même, de venir expliquer le projet, pour que tout soit clair, pour que la méfiance cesse. Cinquante hommes, donc, à affronter. Avec Lupita, on a préparé notre discours pendant deux heures. Gros stress.


A la délégation, ambiance de western. Il fait un vent extraordinaire, la poussière est partout, j’ai peur. Cinquante chapeaux de cow-boy en plastique, silencieux, cinquante regards noirs me fixent. Certains me sourient, quand même. On nous offre des sodas. Je me sens blanche, étrangère, pendant un instant je me demande ce que je fous là, j’ai envie de disparaître. Le délégué fait l’appel puis ouvre la réunion qui commence avec deux heures de retard. Tout se passe en hñähñu. Il nous présente, je l’ai su après, comme des sœurs. Lupe dit que c’est très rare, voire jamais vu pour une blanche, et très bon pour moi. Elle parle pour moi, lit son papier. Un peu en espagnol, un peu en Hñähñu. Elle leur explique mon film, ce qu’est un film, puis un documentaire. Ce documentaire ne sera pas forcément vendu à la télé. Non, je ne vais pas me faire de l’argent dans leur dos. La bouche pâteuse, les aisselles trempées, on a ôté tous les regards méfiants, un à un.


Ils ont dit oui. Tous. A la condition que je leur donne une copie du film. Je leur ai proposé une grande projection l’année prochaine. Lupe dit qu’ils étaient charmés, je n’ai rien vu. Maintenant je suis officielle. J’ai le droit d’être là et de filmer. La première épreuve, la plus dure, est passée. Musique.



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