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Liserde au Mexique #8 - Errance

Lever tôt, la fièvre est tombée. Me voilà dans un combi pour El Pozo à 10h.

Lupita part interviewer quelques personnes du village, je demande au conducteur de me déposer au grand canyon où je tente quelques travellings désastreux des fameux "paysages de western" que j’évoquais dans ma note d'intention alors que je n’avais encore rien vu. Mais je respire fort à cause de mon rhume. Travellings morveux, donc. Le temps s’allonge. Le canyon est vide. Je m'approche des trois pelés qui arrosent la pelouse. Encore cette impression d'être un schtroumpf. J'abandonne.

Je prend mon sourire, je vais à la "boutique" acheter des chips au chile. Deux très jeunes garçons assis là pour l’éternité se moquent de moi et du vieux Hñähñu qui essaye de compter combien ils me doit car j’ai payé avec un gros billet.


Je me demande comment partir. Il faut deux heures pour rejoindre la piscine à pieds, et le soleil est déjà sévère. Je pensais trouver quelqu'un de connu. Encore une fois cette manie d'anticiper qui ne fonctionne pas ici. Mon sourire retombe, il est plus de midi. Je m’assois sur une marche de la petite maison de paille qui fait office d’accueil. Quelqu’un finira par venir. Temps. Bruit de moteur. Trois types en costard et une femme en tailleur trop serré, tous en sueur, se garent et me toisent. Ils cherchent un interlocuteur, ne trouvent personne, me demandent où se trouve la secrétaire, je leur dit qu’elle est de l’autre côté du village. Ils entrent dans leur voiture. Je leur demande s’ils peuvent me déposer, ils hésitent, méfiants. Des gens prétentieux, gênés, se voulant élégants. Je sors mon sourire qui rassure. Ils acceptent. Trajet surréel, les deux hommes qui m’entourent me demandent machinalement ce que je fais ici. Je dois être assez surréelle pour eux aussi.


On arrive à la piscine. Je vais parler à Martinita, à la boutique. Elle en a marre, à force d’être assise son ventre grossit, me dit-elle. Je jette un œil. Effrayée, je me dis qu’elle doit être assise là depuis bien longtemps.


Elle parle énormément. Originaire de Mexico D.F., elle fait le service social de son mari natif d'ici, qui vit à Las Vegas. Son fils, lui, est quelque part dans l’Utah. Elle a des petits-enfants là-bas. Elle ne veut pas aller aux Etats-Unis, risquer tout à la frontière: ce n'est pas pour moi! Marlen, la seule femme guide de la caminata, est sa fille. Martinita va prendre sa pause.


Tout est vidé. Je croise Javier qui bosse sur la chaussée. Je n’ose pas le déranger. Tout le monde m'ignore. Je décide d’aller sur la place de l’église. Mais à peine j’emprunte la route qu’une voiture s’arrête : Où vas-tu? C’est un dénommé Jacinto qui conduit. Il a l’air très doux, mais il me dépose où il a décidé, c’est au dire au centre d’artisanat. Là m’accueillent assez froidement quatre femmes entrain de manger leur sandwich. Je repars. Je suis très loin de là où je voulais aller. Je tente plusieurs fois de quitter la route, je me retrouve dans des culs de sacs habités par des chèvres, des dindes et autres chiens pelés. Un homme m’invite chez lui, Gregorio, l’haleine lourde. Il parle à peine castillan, n’arrête pas de répéter on va boire une bière ! en souriant à la lune. Je décline et repars. Je me perds trois fois, reçois le coup de soleil le plus impressionnant de ma vie. Je ne le sais pas encore.


J’avance péniblement sur la route principale, longtemps. Aucune voiture ne s’arrête. Les troupeaux d’enfants en uniformes me regardent avec d’énormes yeux, éclatent de rire quand je les salue. Là je commence vraiment à avoir l’impression d’être l’étranger dans les westerns. Il ne manque plus que la scène du saloon, où tout le monde s’arrête soudain de parler quand le héros passe la double porte battante.


J’entre dans l'école où m’accueille Don Pablito, comme si on se connaissait depuis trente ans. Il s’occupe de l’épicerie. C'est un vieil homme (enfin, peut-être qu’il a 40 ans) avec des yeux vibrants. Sale, maigre, il parle tout bas dans un monologue usant. Il m’offre une bouteille d’eau, me raconte l'histoire de cette Américaine venue plusieurs fois pour filmer, me demande si je suis mariée, combien d’heures d’avion pour la France, mon âge… Il me donnait 19 ans à tout péter. Il me raconte, sans jamais arrêter de filer la fibre d'agave avec sa goupille, les fois où il a passé la frontière, et à quel point c’était dur. Il me dit que la caminata ressemble vraiment à la réalité, surtout l’attente. Pour le reste, dans le désert, il y a des vipères et des scorpions, des ossements humains aussi. Et surtout ça dure, au minimum, 6 jours. Pour peu qu’on n'aie plus d’eau, on meurt. Il a arrêté de traverser la frontière, car c’est trop cher (2500 dollars) et surtout parce qu'il n’y a plus de travail là-haut. Il ne voit plus ses enfants qui y vivent sans papiers. On repart à pieds jusqu’à la piscine. Long chemin, là encore. Cet homme m'abreuve de mots. C'est une souffrance de l'écouter. Après une éternité, on arrive à la piscine.


Il est déjà plus de 15h, j’ai chaud et je n’ai rien mangé.

Une combi arrive. Lupita est à l’intérieur. Elle vient de rencontrer une petite fille qui a déjà une grande expérience de la frontière. Ses parents sont séparés, sa mère est ici, son père est là-bas. Une histoire pleine de noeuds et de tromperies dont les mexicains, polygames qui jouent à être monogames, sont friands. On ballote la fillette depuis quatre ans des deux côtés de la ligne. Elle a tenté quatre fois la traversée, réussi deux fois. Elle a huit ans.

C'est quotidien pour les gens du village, et tellement hors du commun pour qui n’en fait pas partie. C’est facile de noircir les choses, c’est facile de mettre en scène une tragédie avec cette matière, comme on en voit dans les reportages, avec quelques notes en mode mineur.

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