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Liserde au Mexique #14 - Clartés

Lundi, El Pozo.

Je me réveille, éclaircie. Les dindons sous ma fenêtre gonflent leurs plumes et font des bruits hideux. J’aperçois une vipère. Tout va bien. Le mari de Puri, d'habitude introverti, est loquace ce matin. On a la conversation qu’on peut, du taux de change aux visas en passant par les États-Unis d’où il s’est fait expulser il y a un mois. Puis, très longuement, il s'attarde sur le prix de la bière en France. Moi qui déteste la bière. J’ai vraiment besoin de changer d’air.

Je joue un moment avec leur fille sur le carrelage froid. Elle marche à peine et rit sans cesse. En observant ses grands yeux noirs, je me dis qu'il lui reste peu de temps avant de savoir prononcer le mot frontière en trois langues. Attrapant au vol mon regard triste, Puri, en guise de bonjour, me conseille de ne pas désespérer.


Sois patiente, c’est quand on planifie le moins qu’on a le plus ici.

Il est 10h quand j’arrive à la piscine.

Les hommes travaillent encore. Ils sont tous là, absolument tous. Je décide de ne rien décider. Je les regarde, ils m’oublient et je filme. Au moment de leur pause, je range ma caméra, ils me voient, m’invitent à boire du soda. La dimension masculine, disproportionnée et absurde de cette situation me saute aux yeux. La distance est enfin de retour. Je discute avec José et Nacho. Je leur annonce franchement ce qu’il me reste à faire : la caminata, de jour, avec quelqu’un de bavard. Ils réfléchissent, cherchent, me présentent Jacinto, un des guides de la caminata. Un homme au regard triste, jovial en apparence, qui semble se moquer tout le temps de tout. Je prends rendez-vous avec lui demain matin. Les hommes m’invitent à manger du poulet, m’offrent soda sur soda, je n’en peux plus, le poulet me sort par les trous de nez, le sucre me détruit l'estomac, mais pour la première fois quelque chose d’évident advient. Quelque chose de pas planifié. Un semblant de rapport normal. Je prends.

14h.

Leti et Silvia m’attendent, soi-disant. C’est louche. Je marche pendant une heure, me perds entre poules, chèvres, porcs et autres ratons-laveurs séchés, sans doute morts de soif. Il n’y a aucune indication. Pas de facteur, pas de lumières, seule la route principale est bétonnée, et encore, depuis peu. Il y a cinq ans, on ne pouvait pas accéder au village en voiture. Il fallait marcher une heure dans la montagne. Ce qui explique pourquoi la moitié des habitants n’est jamais sortie. On croise autant de paysans miséreux ne parlant pas espagnol que des jeunes tatoués vêtus de fringues de marque, parlant un anglais parfait au volant de pick-up ultra customisés : écran DVD, GPS intégré, pneus chromés et peinture à neuf chaque fin de mois. Par contre, s'il y a bien une chose qui ne varie pas, c'est le rôle de la femme. Terrible des deux côtés. Il fait très chaud. Je croise Mariano qui commence à me faire l'inventaire des plantes médicinales du coin. Je fuis.


Évidemment, lorsque j'arrive chez Leti, il n'y a personne. Seul un chien criard. Tranquille cette fois - je m’y attendais - je vais faire une sieste.

Il est 16h. Je repars chez Leti.

Elle est là, mais je n’arrive pas à sortir ma caméra. J’écoute mon instinct, m’intéresse aux sacs et autres éponges en fibre d'agave qu’elles fabriquent, elle et sa sœur Silvia. Elles ont là une cliente potentielle. J’apprends que ces éponges sont vendues 15 euros dans les Body Shop du monde entier. Je sens qu’elles ne sont pas prêtes pour une séquence filmée.


Je pars faire quelques photos dans le village.

Vers 18h30, il fait plus frais chez Leti.

Sous le citronnier, les enfants, bavant morve et jus de sucette, inondent ma caméra de sucre. Je joue un peu avec eux, je leur apprends des mots français qu’ils répètent en riant. Bruno, le plus âgé (6 ans) me dit quelques mots en anglais tout en léchant bruyamment sa sucette. Puis il évoque, les yeux brillants, sa maison à Los Angeles, "grande et blanche", et les bonbons de toutes les couleurs qu'il y avait là-bas.


Je filme cette maison sans porte, ce jardin plein de poussins, la mère de Leti, vieille femme ample et solitaire, deuxième d'une lignée de femmes abandonnées. La malédiction, dit-on, pèse sur cette famille, où toutes les femmes sont abandonnées par leur mari. On ne sait plus trop à qui appartiennent tous les enfants, car elles sont, par conséquent, soupçonnées d'être des filles faciles. Peu à peu, Leti me raconte sa traversée de la frontière, enceinte de Bruno, en plein hiver, il y a six ans, dans la nuit gelée du désert. C'était le jour de l'an, parce que les policiers sont moins regardants, parce que l'hiver on a moins soif. Elle raconte presque en riant sa fièvre cette nuit-là, son mari qui la porte, l'épuisement, l’aide des autres clandestins sans laquelle ils seraient morts. Elle raconte sa vie de cuisinière en burn-out dans les cantines d'école et d'hôpital, de l'autre côté, le bruit insupportable de la ville, et les raisons d’y rester : ses trois enfants sont nés là-bas.

Ils sont tous nés Américains. Au moins quelque chose de bon est sorti de cette expérience atroce. Plus tard, ils seront libres d’aller là où ils veulent, et pas en souffrant comme moi !


Elle a 27 ans.

J'achète toutes sortes d'éponges, boucles d’oreille, trousses, elles secouent pour moi le seul citronnier du village, remplissent mes poches.


Je rentre vers 19h30, dans la lumière exquise.

Dans la cuisine, Puri se livre tout en allaitant sa fille, ironisant longuement sur les mensonges que tout le monde me répète ici, et particulièrement celui qui décrit la caminata comme un moyen de rester au pays.

Les hommes partent tous! Ils sont obligés! Ici, un jeune qui décide de faire des études est considéré comme moins que rien. Le truc bien, le truc cool, c’est partir aux E.U, avoir une maison là-bas, une famille et une voiture… Ils deviennent flemmards après avoir vécu de l’autre côté, et gras.

Elle déplore ce qu’est devenue la caminata, regrette Poncho, un de ceux qui l’ont inventée.


C'est de pire en pire. Ce sont tous des fonctionnaires. Ce n’était pas comme ça au début, quand ceux qui l’avaient inventée l’organisaient. Ils se foutaient du nombre de participants, et puis surtout il y avait cette adrénaline, tu vois, ce côté excitant. Maintenant, ils répètent un discours appris par cœur, ils le font sans plaisir... Les touristes font beaucoup de critiques. C’est devenu chiant. C’est dommage, parce que sans la caminata, ce parc n’est rien d’autre qu’un parc comme tous ceux qu’il y a dans le coin !


Elle sert du soda à sa fille, au goulot. Nerveuse, elle fait plusieurs allers-retours à la fenêtre, déplore que son mari ne pense qu’à repartir alors qu’il vient de se faire renvoyer par la police de l’immigration.


Il a dépensé une fortune et maintenant il est à sec. Il n’a plus envie de rien, il ne pense qu’à ce foutu pays. Il a sa fille ici, et plein de belles choses à faire !


Elle ne comprend pas pourquoi il ne rentre pas. La nuit est tombée depuis longtemps. Lupita m’apprendra plus tard que Puri est jalouse. Son mari a une ex-épouse aux E.U.


C'est son amie Laura qui finit par arriver, avec ses fils. Elle se moque de moi, encore, à cause des vers que je n'ai pas pu manger l'autre jour. On discute de tout et de rien, je n'ose pas reparler de la caminata, dont elle est, elle aussi, l'une des instigatrices.


Après six verres de lait et 45 biscuits, je me couche le ventre lourd, la caméra pleine et une envie furieuse de rillettes.

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