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Liserde au Mexique #6 - Caminata Nocturna

19h30. Piscine. Attente.

La nuit et le froid tombent. Nacho, en tenue de camouflage, m’offre un soda (ici, on ne boit pas d’eau), me dit de ne pas m’inquiéter; les guides, qui m'ont repérée, me protègeront. Juste après cette délicatesse, il lâche ce sera une caminata spécialement extrême. Ce soir, c'est à son tour de faire l’appel des villageois-acteurs, il déteste ça. J'apprends que ceux qui ne viennent pas ont une amende. Peu à peu la foule gonfle, les touristes se mêlent aux villageois-acteurs. Ces métis qui viennent pour la plupart de la capitale, on les appelle des chilangos. Beaucoup d’enfants. Rires nerveux. Je filme timidement. Comme je commence à connaître du monde, je ne peux éviter de serrer des paquets de mains, de dire des banalités d’usage, ce qui m'empêche de filmer. En même temps je redoute le merdier technique. Déjà, là, on ne voit rien. Sur ce, Mari et Isabel m’appellent. Elles viennent faire leur première caminata, en tant que touristes.


20h30. Nous allons faire un voyage de trois jours jusqu’à Phoenix, Arizona

Ernesto fait l’appel des touristes. Une femme cagoulée hurle qu’il faut répondre présent, hurle qu’il faut courir dans les pick-up. Il fait froid. Ils s'arrêtent au pied de l’église catholique, on attend le guide principal (Fortunato) dans le noir. C'est long. Fortunato arrive, braille un interminable discours, sorte de bouillon de culture fou, de pot pourri improbable sur la force des Hñähñus, sur le Mexique qui n’est pas seulement une équipe de football, entrecoupé de blagues qui font rire les touristes. Il évoque le périple des clandestins qui souffrent, et c’est très réel… Mais nous, que fait-on pour le Mexique ?...

Touristes en chœur : … Rien !

Il enchaine avec l’écologie : Cette nuit nous allons être entre les mains de Mère Nature, donc jetez vos ordures dans…

Touristes en chœur : ... Le sac à dos !

Nous devons former un cercle, serrer les poings et croire en nos rêves avant de courir jusqu’à un nouveau discours sous le lampadaire du village. Présentation des guides (une dizaine), tous cagoulés derrière Fortunato qui nous explique que la migra (police mexicaine des frontières) nous recherche, qu’ils peuvent nous tirer dessus avec des balles en plastique.


Il va y avoir de l’action, comme dans les films. Ceux qui sont faibles ou vieux doivent le dire maintenant.


Les guides nous font entrer dans une maison en construction.

On ne voit rien. La migra tire des coups de feu et crie dans les mégaphone. Odeur de brûlé.


On sort en courant, les touristes se bousculent en riant, ce qui ne plait pas aux guides: No es un juego ! On s’allonge à plat ventre dès que la migra approche.


Tout est noir. Et absurde. Le paysage nocturne est magnifique. L’obscurité joue un rôle beaucoup plus important que je ne l’avais imaginé. C’est elle qui accroit la peur et excite l'imagination. Elle permet de suggérer des ponts, des tout sentiers qui sont en réalité des grands chemins.


On passe dans un tunnel remplis de vipères. On entend régulièrement des hurlements, des voix dans les mégaphones. Des grognements s'échappent des fourrés. Les touristes sont hystériques comme dans les trains fantômes des fêtes foraines. Les guides viennent chuchoter à nos oreilles: Par où on passe ?... ça y est, ils ont eu Marlen, mais elle va nous retrouver, elle est forte…

Arrivés près de la rivière, on nous dit que les cholos (racketteurs) ne sont pas loin. Ceux qui ont une capuche doivent la baisser, ceux qui ont un sac-à-dos doivent le mettre devant. Tous ça pour ne pas ressembler aux guides, qui se feront prendre pour le spectacle. On s'allonge à plat ventre. Comme prévu les cholos surgissent en criant et en tirant des coups de feu. Ils attrapent quelqu’un dans la foule et le malmènent. Il hurle. La scène est très faiblement éclairée. Et pour peu qu’on soit loin, comme moi, on ne voit rien.


On doit se remettre à courir. Plus vite! Obéissez ! Des épines me griffent, il y a du sang sur ma caméra.


On nous cache dans des bambous. Là, longtemps, il ne se passe rien. Les touristes s’ennuient: y que pasa ahora ? C’est sans doute ça l’action principale du clandestin, l’attente, et le fait de ne pas savoir quand tout va finir. De fait, ils n’ont jamais donné l’heure de fin. Je filme ces visages fatigués en infra-rouge. Soudain on entend des cris, on aperçoit des lumières, la migra nous parle en espagnol avec un accent américain : pensez à vos femmes, vos enfants, c'est dangereux de marcher la nuit... Hier, deux Guatémaltèques sont morts, piqués par des scorpions. Puis la migra s’éloigne grossièrement : Allez, on s’en va. Je pense à mes jeunes parties de cache-cache.


On nous fait passer sous un truc qui me re-griffe. Je re-saigne. Coups de feu au loin. Pleurs d'enfants près de moi. On s’arrête. On nous chuchote qu’il n’y a plus de guide, qu'on est perdus. Deux hommes à moitié nus avec des plumes sur la tête et des dessins sur le torse surgissent et hurlent en Hñähñu. Ce sont des natives Nord-Américains, des Apaches. Ils allument des torches. Marlen, qui est revenue, nous traduit leurs phrases : Ils croient qu’on veut leur prendre leur territoire, ils croient qu’on est des trafiquants ! L'Apache brandit un sachet de cocaïne qu’il trouve dans le sac-à-dos d’un faux touriste, demande ce que c’est, les touristes répondent que c’est un piège. L’Apache veut sacrifier le touriste, change d’avis, demande à ses divinités de nous envoyer une lumière du ciel. Nous levons la tête : plus haut dans la montagne, une lumière traverse le ciel. Les touristes s'exclament : oooooh, que bonitoooo ! Je ne comprends rien à ce que je suis entrain de faire.


L’Apache nous guide avant de disparaitre. Nous courons jusqu’à une clairière. Cercle. Fortunato raconte que nous sommes dans un lieu sacré pour les Hñähñus, nous sommes des privilégiés car aucun étranger n'a jamais foulé ces galets. Il nous ordonne de ramasser un caillou et de le jeter à l’eau, pour se débarrasser des énergies négatives.


On traverse un tunnel, des petits chemins, Fortunato gronde ceux qui se plaignent. On se cache, la migra nous parle en anglais, signifiant sans doute que nous sommes arrivés. Long discours dans les mégaphones sur ce qu’ils peuvent nous offrir car ils viennent d’aller au Mac Donald : Chicken Mc Nuggets, Big mac… We’ve got everything good for you, don’t hide ! Fou rire des touristes. Menaces: ils vont lâcher les chiens. Un homme aboie dans le mégaphone.


On court. Terre-plein. On assiste à une course poursuite au ralenti sur la route en contrebas. Deux 4x4 prennent en sandwich une petite voiture.


Fortunato nous félicite. Ca sent la fin avortée. Les touristes sont fatigués. Applaudissements. On nous donne des tissus rouges pour couvrir nos yeux. On nous promet une surprise. Les touristes grimpent dans les pick-up à tâtons. Je filme ces gens dociles, frigorifiés, les yeux bandés, silencieux. Scène onirique et terrifiante.


Les pick-up se garent près du grand canyon. Fortunato frotte des branchages sur les visages des touristes qui avancent en file indienne, les yeux bandés, leur faisant croire qu’ils arpentent un petit sentier et qu'ils doivent se courber sous les branches : Attention à Madame la Branche…


Dernier cercle, discours usant. Soudain on doit crier jusqu’à trois. On enlève le bandeau, le canyon tout entier est parsemé de torches. Les gens applaudissent. Fortunato nous force à chanter une dernière fois l’hymne National. Mollement braillé.


2h30 du matin. Les touristes se mêlent aux "acteurs" Silvia offre, dans le restaurant, des cafés (immondes). Congelée, je parle un peu avec Don Carlo qui veut absolument me faire visiter le canyon demain, mais je ne sais pas comment je vais venir car il n’y a pas de combi le dimanche. Nacho me demande si ça m’a plu, puis Seba, égal à lui même, étrange jusqu’à la démesure, me fait goûter une boisson du coin (immonde), me demande trois fois si je ne veux pas rester au village, il y a de la place chez lui ou chez sa voisine, je dis que non, puis il me raccompagne en silence et à toute vitesse à Ixmiquilpan, chez Lupita.

Je dois décongeler maintenant.


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